Les Tunisiens et la Bourse : un marché qui bloque
25 000 actionnaires actifs.
12 millions d’habitants.
Le ratio est brutal.
En Tunisie, moins de 0,2 % de la population détient directement des actions cotées à la Bourse de Tunis.
À titre de comparaison :
- Bourse de Casablanca : environ 150 000 investisseurs individuels pour 37 millions d’habitants
- Egyptian Exchange : plus de 3 millions de comptes titres ouverts pour 110 millions d’habitants
Pourquoi un tel écart ?
Ce n’est pas qu’une question de revenu.
C’est un mélange de culture, de confiance et de structure de marché.
État des lieux : la Bourse de Tunis en chiffres
Quelques données clés :
- Environ 80 sociétés cotées
- Capitalisation globale : autour de 25 à 30 milliards de dinars tunisiens
- Poids dominé par :
- banques
- assurance
- agroalimentaire
- Volume quotidien moyen relativement faible comparé aux marchés régionaux
Problème central :
marché étroit + faible liquidité + concentration sectorielle.
Pour beaucoup, la Bourse en Tunisie semble réservée à une élite.
Frein n°1 : le facteur psychologique
La mémoire collective joue un rôle énorme.
1. Peur de la perte
La majorité des Tunisiens associe :
- Bourse = spéculation
- Bourse = risque
- Bourse = perte rapide
Peu distinguent investissement long terme et trading court terme.
2. Traumatisme économique post-2011
Après la révolution de 2011 :
- instabilité politique
- dégradation de la notation souveraine
- inflation élevée
- dépréciation du dinar
Résultat :
La priorité est devenue la protection du capital, pas son exposition au risque.
Frein n°2 : culture financière limitée
L’éducation financière reste marginale.
Constat :
- Pas de formation à l’investissement en milieu scolaire
- Faible présence de contenus pédagogiques locaux crédibles
- Confusion entre épargne et investissement
L’épargne tunisienne va majoritairement vers :
- Immobilier
- Dépôts bancaires
- Or
La Bourse n’est pas intégrée dans l’imaginaire collectif comme outil de création de richesse.
Frein n°3 : barrières pratiques
Investir en Bourse en Tunisie n’est pas aussi fluide que dans d’autres pays.
Contraintes :
- Passage obligatoire par un intermédiaire agréé
- Processus parfois administratif
- Accès digital encore limité chez certains brokers
- Ticket d’entrée perçu comme élevé
À l’inverse, au Maroc et en Égypte :
- Applications mobiles plus répandues
- Campagnes de vulgarisation
- Intégration progressive de solutions fintech
La Bourse de Casablanca a mené plusieurs campagnes de démocratisation ces dernières années.
L’Egyptian Exchange a bénéficié d’un afflux massif de nouveaux investisseurs après 2016 avec la digitalisation et la dévaluation de la livre.
Frein n°4 : performance et perception
Sur le long terme, l’indice tunisien a connu :
- périodes de stagnation
- volatilité liée au contexte macro
- faible profondeur sectorielle
Pour un investisseur lambda :
Pourquoi immobiliser son argent dans un marché perçu comme lent, alors que l’immobilier semble plus concret ?
La perception compte autant que la performance réelle.
🇲🇦 🇪🇬 Comparaison régionale : Maroc et Égypte
Maroc
Bourse de Casablanca :
- Marché plus profond
- Capitalisation plus élevée
- Présence de groupes panafricains
- Communication institutionnelle plus structurée
Résultat :
Une culture boursière plus installée.
Égypte
Egyptian Exchange :
- Plus de 3 millions de comptes titres
- Forte volatilité mais forte participation retail
- Impact majeur de la digitalisation
- IPOs médiatisées
En Égypte, la Bourse est un sujet populaire.
En Tunisie, elle reste technique.
Problème structurel : taille de l’économie
La Tunisie compte :
- Moins de grandes entreprises cotables
- Peu d’IPO récentes majeures
- Beaucoup d’entreprises familiales réticentes à ouvrir leur capital
Sans nouvelles introductions, difficile d’attirer une nouvelle génération d’investisseurs.
Que faudrait-il changer ?
Concrètement :
- Éducation financière dès le secondaire
- Simplification digitale de l’ouverture de compte titres
- Communication pédagogique régulière
- Incitations fiscales ciblées
- Encourager les IPO de PME solides
Sans profondeur de marché, pas de démocratisation.
Sans confiance, pas de participation.
Culture, confiance, marché : les vraies barrières à l’investissement
Le faible nombre d’actionnaires tunisiens n’est pas un hasard.
C’est le résultat combiné :
- d’un déficit de culture financière
- d’un traumatisme économique
- d’un marché étroit
- d’une confiance fragile
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