IA : l’éducation, clé de l’adaptation

IA : l’éducation, clé de l’adaptation

IA : l’éducation, clé de l’adaptation

La révolution de l’intelligence artificielle accélère l’obsolescence des compétences. Pour y faire face, les travaux du prix Nobel Theodore Schultz et les données de l’OCDE pointent une réponse : les fondamentaux — lire, écrire et compter.

L’adaptabilité, nouvel atout stratégique

La leçon de Theodore Schultz

Il y a plus d’un demi-siècle, le prix Nobel d’économie Theodore Schultz, pionnier de la théorie du capital humain, livrait une réflexion d’une actualité brûlante. Les économistes raisonnent souvent en termes d’équilibres statiques, où les ressources sont allouées de manière optimale et où les prix reflètent toute l’information disponible. Mais dans la réalité, les économies ne sont jamais véritablement à l’équilibre. Elles subissent en permanence des chocs de prix, de productivité et de technologie.

Dans un article fondateur, Schultz soutient que « la capacité à gérer avec succès les déséquilibres économiques » recèle une immense valeur. C’est précisément ce qui rend l’éducation précieuse : elle développe cette capacité. Des travaux ultérieurs ont corroboré cette théorie, en démontrant que les rendements de la scolarité augmentent pendant les périodes de changement technologique rapide.

L’IA bouscule le marché des compétences

Des compétences qui se dévaluent vite

L’IA est aujourd’hui à l’origine de la mutation technologique la plus rapide de l’histoire de l’humanité. Les travaux de Schultz nous enseignent que l’éducation peut permettre aux individus de faire face au déséquilibre engendré par l’intelligence artificielle. Mais de quel type d’éducation s’agit-il ?

Nous ignorons quelles compétences spécifiques seront valorisées dans un avenir façonné par l’IA. Le rapport des Académies nationales des États-Unis, Artificial Intelligence and the Future of Work, souligne cette incertitude en reconnaissant d’emblée qu’« il est impossible de prédire avec exactitude la nature des changements à venir dans le domaine de l’IA, ni l’ensemble de leurs effets sur l’économie et la société ».

Codage, traduction : des acquis déjà dépassés

L’IA va presque certainement accélérer le rythme d’obsolescence des tâches. Des compétences comme le codage et la traduction ont déjà perdu de leur valeur par rapport à il y a quelques années. À l’inverse, de nouvelles aptitudes, telles que la capacité à utiliser efficacement un grand modèle de langage, sont désormais très recherchées. Nul ne saurait dire quelles compétences spécialisées seront nécessaires d’ici dix ou vingt ans. Mais ce ne seront plus les mêmes qu’aujourd’hui.

Les travailleurs des pays en développement sont en moyenne moins exposés à l’IA, comme le montrent plusieurs travaux de recherche. Elle offrira néanmoins de nouveaux possibles à ceux qui sont prêts à les saisir.

ia l’éducation, clé de l’adaptationL’adaptabilité plutôt qu’un jeu de compétences figé

« Continuer à apprendre et à évoluer »

L’atout le plus précieux dans une économie tirée par l’IA ne sera pas un ensemble de compétences particulier, mais l’adaptabilité : la capacité d’apprendre et de s’adapter à mesure que le contexte évolue. Comme l’a souligné Yuval Noah Harari, « nous ne savons pas de quelles compétences le monde aura besoin. La compétence la plus importante est donc celle qui consiste à continuer à apprendre et à évoluer tout au long de notre vie […]. À continuer à nous réinventer. »

Face à l’évolution rapide de la demande de compétences, les travailleurs devront composer avec de multiples vagues de changement.

Ce que révèlent les données de l’OCDE

La résolution adaptative de problèmes

Peut-on mesurer l’adaptabilité ? Les psychologues ont proposé divers indicateurs, mais jusqu’à récemment, aucune mesure à l’échelle d’une population n’était disponible. L’OCDE vient de publier des données couvrant 30 pays sur la « résolution adaptative de problèmes », définie comme « la capacité à atteindre ses objectifs dans une situation dynamique où aucune méthode de résolution n’est immédiatement disponible ».

L’OCDE justifie la pertinence de cet indicateur par le fait que « les nouvelles technologies et les nouveaux systèmes sociaux deviennent de plus en plus complexes et exigent des individus qu’ils s’adaptent rapidement et avec souplesse ».

Littératie et numératie, meilleurs prédicteurs

L’analyse des données de l’OCDE montre que la résolution adaptative de problèmes est très étroitement corrélée à la littératie et à la numératie, avec des coefficients de corrélation respectifs de 0,81 et 0,84. En d’autres termes, pour prédire l’aptitude d’un individu à la résolution adaptative de problèmes, il suffit de connaître son niveau de maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul.

Plus surprenant encore, les autres variables — l’âge, le niveau d’études, la situation professionnelle et le pays de résidence — n’apportent pratiquement aucun pouvoir explicatif supplémentaire. À l’échelle des pays, la résolution adaptative de problèmes est très fortement corrélée à la moyenne des scores en numératie et en littératie.

Un lien de causalité probable

Ce résultat peut s’interpréter de deux manières. La première est que cette forte corrélation reflète un facteur sous-jacent commun aux trois mesures, par exemple l’aptitude générale à passer des tests. La seconde est qu’il existe une relation de causalité sous-jacente entre les variables.

Je pense qu’il s’agit, au moins en partie, d’un lien de causalité : la maîtrise de la lecture, de l’écriture et du calcul constitue le socle indispensable de l’adaptabilité. Une autre façon d’analyser les données consiste à constater que pratiquement personne n’obtient en même temps de faibles scores en littératie et numératie et des scores élevés en résolution adaptative de problèmes. Les personnes qui ne savent pas lire avec aisance ni effectuer des calculs de base se révèlent démunies pour s’adapter.

Un enjeu mondial : 70 % des enfants de 10 ans concernés

Des fondamentaux encore trop souvent absents

Malheureusement, un grand nombre d’individus quittent l’école sans avoir acquis ces compétences fondamentales. Dans les pays à revenu faible et intermédiaire, 70 % des enfants de 10 ans sont incapables de lire et de comprendre un texte simple. Une fois adultes, ils risquent d’être laissés sur la touche et peineront à tirer parti des opportunités d’emploi de l’ère de l’IA.

L’éducation au cœur des stratégies

Cela nous ramène à l’intuition fondamentale de Schultz : l’éducation est la clé de l’adaptation dans un monde en mutation. S’il est impossible de cerner précisément les compétences qu’exigera l’IA, une chose est sûre : les compétences fondamentales, qui font encore largement défaut dans une grande partie du monde, seront essentielles. Alors que les pays réfléchissent à la manière de se préparer à la déferlante de l’IA, le développement de ces compétences doit figurer au cœur de leur stratégie.

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