Concentration fiscale en Tunisie : quand quelques acteurs financent tout
Qui sont les plus gros contributeurs fiscaux de Tunisie ? Ce que la concentration de l'impôt révèle sur notre économie
Un État financé par une minorité d’entreprises
La Tunisie a collecté plus de 45 milliards de dinars de recettes fiscales en 2025. Derrière ce chiffre, une réalité structurelle rarement posée frontalement : une fraction infime du tissu économique tunisien supporte l’essentiel de la charge fiscale sur les entreprises.
L’impôt sur les sociétés ne représente que 14,5 % des recettes fiscales totales, soit 6 578 millions de dinars, secteur pétrolier inclus — un niveau bien en deçà des standards internationaux. Derrière ce chiffre se cache une concentration extrême : quelques dizaines de grandes entreprises, issues de trois à quatre secteurs identifiables, financent une part disproportionnée du budget de l’État.
Le ministère des Finances ne publie pas de liste nominative des plus gros contribuables. Mais les données sectorielles, les bilans publics des sociétés cotées et la structure légale de l’impôt permettent de dresser un portrait précis de qui paie — et qui ne paie pas.
Top 20 des plus gros contributeurs fiscaux en Tunisie
| Entreprise / Groupe | Secteur principal | Chiffre d’affaires / Indicateur | Pourquoi ça compte fiscalement | |
|---|---|---|---|---|
| 1 | STEG (Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz) | Énergie / énergie électrique/gaz | ~1,95 md $ CA (2021) | Très grande entreprise publique avec assiette importante |
| 2 | STIR (Société Tunisienne des Industries de Raffinage) | Raffinage hydrocarbures | ~1,68 md $ CA (2021) | Activité pétrolière lourde |
| 3 | Poulina Group Holding | Agro‑alimentaire / industriel | ~880 m $ CA (2021) | Groupe industriel majeur |
| 4 | Tunisie Télécom | Télécommunications | ~420 m $ CA (2021) | Opérateur dominant |
| 5 | Ooredoo Tunisie | Télécom | ~452 m $ CA (2021) | Deuxième grand opérateur télécom |
| 6 | SNDP Agil (Société Nationale de Distribution des Pétroles) | Hydrocarbures | ~681 m $ CA (2021) | Distribution carburant |
| 7 | ETAP (Entreprise Tunisienne des Activités Pétrolières) | Hydrocarbures | ~560 m $ CA (2021) | Pétrole |
| 8 | Pharmacie Centrale de Tunisie (PCT) | Pharmaceutique / santé | ~525 m $ CA (2021) | Industry importante |
| 9 | SFBT (Société de Fabrication des Boissons de Tunisie) | Agro‑alimentaire | ~444 m $ CA (2021) | Production boisson locale majeure |
| 10 | Délice Holding | Agro‑alimentaire | ~386 m $ CA (2021) | Grand acteur agroalimentaire privé |
| 11 | Magasin Général | Distribution | ~345 m $ CA (2021) | Groupe de distribution |
| 12 | One Tech Holding | Industrie électronique / services | ~266 m $ CA (2021) | Groupe industriel diversifié |
| 13 | Orange Tunisie | Télécom | ~242 m $ CA (2021) | Opérateur mobile |
| 14 | Monoprix Tunisie | Commerce & distribution | ~220 m DT (ancienne liste) | Distribution grande surface |
| 15 | Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG) | Mines / phosphates | ~240 m DT (ancienne liste) | Secteur minier stratégique |
| 16 | Office National de l’Huile (ONH) | Agro‑alimentaire | ~247 m DT (ancienne liste) | Industrie agroalimentaire |
| 17 | COTUNAV (Compagnie Tunisienne de Navigation) | Transport maritime | ~230 m DT (ancienne liste) | Transport & logistique |
| 18 | Office National de la Poste | Services / postal & bancaire | ~139 m DT (ancienne liste) | Services publics stratégiques |
| 19 | Ciments d’Enfidha | Matériaux de construction | ~137 m DT (ancienne liste) | Industrie lourde |
| 20 | Société Nationale des Chemins de Fer Tunisiens (SNCFT) | Transport ferroviaire | ~136 m DT (ancienne liste) | Infrastructure & transport |
Le régime des 35 % : la carte d’identité des grands contributeurs
La loi fiscale tunisienne est transparente sur un point : le taux spécifique de 35 % s’applique aux banques et institutions financières, aux compagnies d’assurance, aux sociétés d’investissement, aux opérateurs de télécommunications, aux sociétés pétrolières et gazières, et aux hypermarchés.
Ces secteurs constituent mécaniquement le gros des recettes de l’IS. Ce sont, de fait, les plus gros contributeurs fiscaux institutionnels du pays.
Les secteurs qui portent la charge
Banques : les locomotives fiscales incontestées
Le secteur bancaire est le premier contributeur à l’impôt sur les sociétés en Tunisie. La BIAT, première banque privée du pays, illustre l’ampleur des flux : son résultat net individuel a franchi les 385,3 millions de dinars en 2025, pour un résultat consolidé de groupe de 467 millions. Appliqué au taux légal de 35 %, la charge théorique d’IS de la BIAT seule dépasse les 100 millions de dinars par exercice.
Attijari Bank, Amen Bank, la STB et les six autres banques significatives du marché génèrent une contribution sectorielle agrégée de plusieurs centaines de millions de dinars annuels — avant tout mécanisme d’optimisation légale.
Hydrocarbures : la contribution volatile mais massive
Les sociétés pétrolières contribuent à hauteur de 983 millions de dinars à l’IS, contre 5 595 millions pour les entreprises non-pétrolières — une dépendance structurelle aux cours mondiaux qui fragilise la prévisibilité budgétaire. L’ETAP et la STEG figurent parmi les entités les plus significatives, même si leur statut d’établissements d’État complexifie la lecture de leur charge fiscale nette.
Télécommunications et assurances : des contributeurs réguliers mais sous-documentés
Ooredoo Tunisie et Tunisie Telecom, soumis au taux de 35 %, représentent un gisement fiscal stable. Le secteur de l’assurance — STAR, Maghrébia-UFI, Comar — complète ce tableau des grands payeurs institutionnels, sans jamais faire la une des débats sur la réforme fiscale.
L’optimisation légale : le vrai écart entre taux affiché et impôt réel
Être assujetti à 35 % ne signifie pas payer 35 %. Une analyse des sociétés tunisiennes cotées en bourse révèle qu’elles ne paient en moyenne que 11,6 % d’IS effectif. Le secteur industriel est le plus avantagé, avec un taux effectif moyen de 8 % seulement, alors que la loi prévoit 15 %. Même le secteur financier ne paie en moyenne que 26 % au lieu des 35 % légaux. Le mécanisme ? Un jeu d’abattements, d’exonérations et d’avantages fiscaux divers parfaitement légaux, auxquels la cotation en bourse ouvre un accès privilégié.
Le « Tax Gap » : cartographie de l’argent qui échappe au fisc
Un informel colossal — et chiffrable
La taille de l’économie informelle est difficile à mesurer de manière précise. En 2018, on estimait qu’elle contribuerait à hauteur de 54 % du PIB, conduisant à une perte fiscale de 2,6 milliards de dinars pour l’État. Le secteur informel se caractérise par une multitude de micro-entreprises indépendantes ou à caractère familial ayant une taille moyenne comprise entre 2,4 et 3,6 personnes.
Ce chiffre de 2018 est probablement sous-estimé aujourd’hui. Le chômage demeure à un niveau élevé — 16 % au T3 2024, 40,5 % chez les jeunes de moins de 25 ans — ce qui entretient le travail informel et une pression baissière sur les salaires et le pouvoir d’achat. L’informalité n’est pas un choix idéologique : c’est la réponse rationnelle d’acteurs économiques exclus du système formel.
Le commerce informel transfrontalier avec la Libye et l’Algérie représentait à lui seul environ 6 milliards de dinars en 2016, transitant via Ben Gardane et Kasserine. Ces flux n’ont pas disparu — ils se sont réorganisés.
Qui compose l’informel ? Pas des fraudeurs, mais des exclus du système
Le régime forfaitaire, censé intégrer les petits opérateurs dans le système fiscal, est révélateur de l’échec de cette intégration. Les contribuables du régime forfaitaire représentent 38,9 % des assujettis tunisiens, mais leur contribution aux recettes fiscales n’a pas dépassé 0,5 % au cours des cinq dernières années. Ces opérateurs ne sont pas dans l’illégalité totale — ils sont dans un entre-deux où la formalisation complète n’est ni rentable ni accessible.
Le « Tax Gap » estimé — l’écart entre les recettes potentielles et celles effectivement collectées — atteint 4,2 % du PIB, soit près de 5,2 milliards de dinars non recouvrés annuellement. Ce n’est pas un trou dans la caisse : c’est une économie parallèle structurellement entretenue par l’absence de services publics accessibles, de simplification administrative et de confiance fiscale.
PME et indépendants : les oubliés de la cartographie, mais pas de la pression
La PME formelle : entre pression réelle et accès réduit aux abattements
Environ 96 % des entreprises tunisiennes sont des micro, petites ou moyennes entreprises. Elles sont assujetties à un taux d’IS de 15 % — mais sans accès aux mêmes mécanismes d’optimisation que les grandes sociétés cotées. Pas d’abattement pour cotation en bourse, pas de SICAR dédiée, peu de capacité à mobiliser un expert-comptable stratégique.
Résultat : la PME formelle paie souvent un taux effectif plus proche du taux légal que la grande entreprise — paradoxe structurel d’un système qui pénalise la transparence à petite échelle.
Le travailleur indépendant : CNSS + impôt + TVA sur un revenu précaire
Le freelance ou le professionnel libéral tunisien cumule plusieurs obligations simultanées. La cotisation CNSS pour les non-salariés s’élève à environ 15,5 % de la base déclarée, couvrant retraite, assurance maladie et allocations familiales. S’y ajoute l’IRPP progressif jusqu’à 35 % sur les tranches élevées, la TVA à collecter et reverser, et la TCL à 0,2 % du chiffre d’affaires.
Pour les entreprises individuelles, la fiscalité tunisienne impose un minimum d’IRPP à verser même en cas d’absence d’activité ou de bénéfice : l’impôt ne peut être inférieur à 300 DT ou 0,2 % du chiffre d’affaires annuel. Un salarié qui perd son emploi ne paie pas d’impôt. Un indépendant qui ne facture rien paie quand même.
Cette asymétrie explique en partie pourquoi l’informalité reste rationnellement attractive pour les petits opérateurs : le coût de la formalité est immédiat et certain, ses bénéfices (accès au crédit, marchés publics, couverture sociale) restent hypothétiques.
Les hydrocarbures et le risque macroéconomique systémique
Un budget construit sur des hypothèses fragiles
La loi de finances 2026 a été élaborée sur la base d’un prix du baril à 63,3 dollars. Selon les scénarios de l’IACE : à 100 dollars, les subventions énergétiques pourraient atteindre 10,85 milliards de dinars ; au-delà de 120 dollars, elles dépasseraient 12 milliards ; même dans un scénario modéré à 80 dollars, elles s’élèveraient à 7,2 milliards.
Chaque hausse d’un dollar du baril entraîne une dépense supplémentaire de 164 millions de dinars au titre de la compensation des carburants, tandis qu’une dépréciation de 0,01 dinar face au dollar alourdit la facture de 43 millions de dinars.
Le double piège : exportateur et importateur à la fois
La Tunisie est dans une position structurellement inconfortable : elle exporte du brut via l’ETAP et ses partenaires, mais importe des produits raffinés qu’elle ne produit pas localement. Une hausse des cours améliore les recettes de l’IS sur les sociétés pétrolières, mais dégrade simultanément la facture d’importation et les subventions à l’énergie. La facture énergétique de la Tunisie dépasse les 10 milliards de dinars par an. Une baisse de 15 % du prix du baril pourrait générer plusieurs centaines de millions de dinars d’économies — à condition que cette baisse soit durable et que le taux de change dinar/dollar reste relativement stable.
L’étroitesse de l’espace fiscal se présente comme l’une des manifestations de la fragilité macroéconomique tunisienne. Ses origines sont l’absence d’un revenu soutenu et l’accroissement soutenu des dépenses publiques soumises à des pressions sociales et politiques notoires.
Scénario du choc budgétaire
Si les cours du pétrole devaient se maintenir à 100 dollars le baril sur l’ensemble de l’exercice 2026 — un scénario non exclu dans le contexte géopolitique actuel —, la Tunisie ferait face à un surcoût de l’ordre de 6 milliards de dinars par rapport aux hypothèses budgétaires. L’État n’aurait alors que trois options : réduire d’autres postes de dépenses, s’endetter davantage sur un marché intérieur déjà saturé en bons du Trésor, ou répercuter la hausse sur le consommateur final. La dette publique est passée de 45 % du PIB en 2013 à 81 % du PIB en 2024, avec un service de la dette atteignant 14 % du PIB la même année. La marge de manœuvre est quasi nulle.
Ce que la concentration révèle : trois déséquilibres fondamentaux
1. Une assiette fiscale étroite et cyclique. L’État tunisien dépend d’un oligopole de contributeurs soumis à des variables exogènes — cours du pétrole, rentabilité bancaire, marges télécom. Une crise sectorielle se traduit immédiatement en déficit budgétaire, sans amortisseur structurel.
2. Une économie à deux vitesses fiscales. D’un côté, de grandes entreprises formelles qui optimisent légalement leur imposition via cotation, abattements et régimes spéciaux. De l’autre, des centaines de milliers de petits opérateurs — PME, indépendants, informels — qui paient proportionnellement plus ou restent hors système. L’effort fiscal est inversement proportionnel à la capacité contributive réelle.
3. Une pression concentrée sur les salariés et les consommateurs. Les impôts indirects captent 57,2 % des recettes fiscales totales. C’est la TVA — payée par tous, sans distinction de revenu — qui finance en dernier ressort ce que l’IS ne couvre pas.
Une réforme fiscale, pas un choix politique mais une nécessité arithmétique
La concentration de la charge fiscale sur quelques dizaines de grandes entreprises n’est pas le résultat d’une injustice isolée. C’est la conséquence logique d’un système bâti sur des décennies de régimes dérogatoires, d’économie informelle tolérée et d’assiette insuffisamment élargie. Le secteur informel représente près des deux tiers de l’emploi en Tunisie. une réalité qui ne se règle pas par une circulaire fiscale, mais par une transformation profonde du rapport entre l’État et les acteurs économiques de base.
La question n’est pas de taxer davantage les banques et les opérateurs télécom. C’est d’élargir l’assiette, simplifier la formalisation pour les petits opérateurs, et rendre le système lisible pour l’indépendant, l’artisan et le commerçant de quartier. Tant que formaliser coûte plus que ça ne rapporte, l’informel restera le choix rationnel — et la Tunisie continuera de financer son État sur le dos de quelques dizaines d’entreprises et des salariés du secteur formel.