L’École à deux vitesses : pourquoi le système éducatif tunisien bascule

La fin d’un pacte sacré

Depuis l’indépendance en 1957, la Tunisie a fait de l’éducation publique un pilier national. Le principe était simple : l’école, gratuite et universelle, devait permettre à tout enfant de grimper l’échelle sociale.

Aujourd’hui, ce pacte est rompu. Ce qui était un droit devient un produit : d’un côté, des établissements publics délabrés ; de l’autre, des écoles privées modernes, attractives et chères. La conséquence est immédiate : un fossé social et territorial qui ne cesse de s’élargir.

Le choc des chiffres : le privé explose

Le basculement du système est spectaculaire. Le secteur privé n’est plus une alternative, il est devenu un choix majoritaire dans certaines régions :

  • Primaire : 21 509 élèves en 2009 → 128 000 en 2024 (x6).

  • Expansion hors littoral : 84 écoles à Kairouan, 23 à Sidi Bouzid.

  • Facteur clé : perte de confiance dans l’école publique, accélérée par les politiques d’austérité du FMI et de la Banque mondiale.

“Les politiques d’ajustement structurel ont contribué à un désengagement progressif de l’État et à une privatisation accélérée.” — Observatoire tunisien de l’économie

L’État finance son propre désengagement

Le paradoxe est frappant : l’État soutient le privé tout en laissant l’école publique s’effondrer. Les mesures du décret de février 2008 illustrent ce choix :

  • Aides à l’investissement : jusqu’à 25 % du coût des projets.

  • Salaires des enseignants : jusqu’à 25 % pris en charge pendant 10 ans.

  • Terrains publics : mise à disposition pour construire des écoles privées.

Le Plan Stratégique 2016-2020 du ministère confirme cette logique : le privé est plus efficace pour l’adaptation familiale et le suivi des élèves, validant sa supériorité.

Un système public en ruines

L’infrastructure publique se délite à grande vitesse :

  • 1 200 écoles sans murs d’enceinte ou avec clôtures effondrées.

  • 128 établissements sans blocs sanitaires.

  • 460 établissements subissant des coupures d’eau permanentes.

  • Budget 2023 : 7 500 M TND → 6 400 M absorbés par la masse salariale, laissant très peu pour les infrastructures.

Conséquence : des écoles publiques en état de “suicide lent” alors que le privé prospère.

La pénurie d’enseignants : 5 300 chaises vides

Le manque de personnel frappe surtout les matières fondamentales :

  • 750 postes vacants en arabe

  • 650 en français

  • 650 en mathématiques

Pour les familles aisées, le privé compense le déficit. Pour les autres, l’enfant se retrouve face à un tableau vide, avec un risque élevé de décrochage scolaire.

Compétences en chute libre

Les indicateurs montrent l’ampleur du désastre :

  • 68,3 % des enfants de 7 à 14 ans n’ont pas les bases en calcul (MICS 2023).

  • Échec en lecture : 36 % contre 34 % en 2018.

  • Classement PISA : Tunisie quasi absente des radars internationaux.

  • Classement Davos : 84ème place mondiale pour la qualité de l’éducation.

L’école cesse d’être un moteur de mobilité sociale : la réussite dépend désormais du portefeuille des parents.

Les causes : ajustements structurels et cadre législatif

Souveraineté sous contrainte

  • Gel des recrutements publics (2013-2020) imposé par le FMI.

  • Déficit chronique de personnel dans le secondaire : 5 300 postes vacants.

  • Sous-investissement dans les infrastructures publiques.

Stratégie de libéralisation consentie

Le cadre légal favorise le privé :

Type d’Incitation Détails (Décret février 2008)
Subventions d’investissement Jusqu’à 25 % du coût global du projet
Soutien à la masse salariale 25 % financés par l’État pendant 10 ans
Accès au foncier Mise à disposition de terrains domaniaux

Cette politique crée un effet ciseaux : le privé devient attractif, le public devient impraticable.

Conséquences socio-économiques : un système à deux vitesses

  • Massification du privé : 736 écoles primaires privées en 2023-2024.

  • Expansion géographique : intérieur du pays désormais concerné (Kairouan, Sidi Bouzid).

  • Effondrement des indicateurs d’apprentissage : 68,3 % des enfants n’ont pas les bases en calcul, 36 % ne savent pas lire.

L’école publique n’est plus un moteur d’égalité, mais un amplificateur d’inégalités.

Restaurer la souveraineté éducative

Pour éviter l’effondrement total du système :

  1. Réinvestir massivement : maintenance, sanitaires, eau potable, clôtures.

  2. Recruter urgemment : combler les 5 300 postes vacants.

  3. Réguler le privé : encadrer tarifs et standards pédagogiques pour éviter une marchandisation totale.

Sans action rapide, l’école publique risque de disparaître comme moteur de mobilité sociale, et l’inégalité deviendra structurelle.