1. Le paradoxe du bitume : nécessité contre arithmétique
En Tunisie, la voiture n’est plus un signe de prestige. Elle est devenue un impératif pour survivre. La flotte publique est épuisée, les bus sont en retard, le métro limité.
Chiffres clés 2025 :
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70 000 immatriculations (dont 47 300 véhicules neufs) jusqu’en septembre, contre 57 000 en 2024.
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Segment populaire : quasi doublé, de 3 678 à 6 611 unités.
Le marché ne s’effondre pas malgré des prix record. Pourquoi ? La réponse réside dans une fiscalité qui absorbe près de la moitié du coût, et dans des réformes législatives lentes à produire leurs effets.
2. Le « 50/50 » fiscal : l’État capte la moitié du prix
Acheter une voiture standard en Tunisie revient à payer deux véhicules : un pour soi, un pour le Trésor.
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Taxes cumulées : droit de consommation, TVA, impôt sur les sociétés.
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Sur le segment premium, la fiscalité dépasse 110 % du prix d’achat.
Exemple :
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Voiture à 100 000 TND → 50 000 TND versés à l’État
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Marge nette du concessionnaire : 4 %
Facteurs aggravants :
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Dépréciation du dinar (2011‑2018), coût importation en hausse.
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Augmentation de la taxe sur la consommation (+25 %).
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TVA passée de 17 % à 19 %.
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Création d’un marché parallèle et régime FCR.
« Pour une voiture coûtant 100 000 dinars, au moins 50 000 dinars vont directement au fisc. » — Anouar Ben Ammar, DG d’Ennakl Automobiles.
3. Le mirage du « Prix d’usine » : un choc possible à 35 000 TND
La loi n°81-2025 vise à réduire drastiquement le prix pour certains citoyens :
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Exonérations : droits de douane et taxe de consommation supprimés.
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TVA réduite : 7 %.
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Exemple concret : voiture de 75 000 TND → 35 000 TND.
Critères d’éligibilité :
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Célibataires > 30 ans ou chefs de famille
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Revenu max : 12 SMIG (célibataires), 18 SMIG (couples)
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Véhicules < 10 ans et < 7 CV
Obstacle majeur : conformité constitutionnelle et arbitrages budgétaires. Une tentative similaire a été rejetée l’an dernier.
4. Révolution verte : hybrides et transitions fiscales
Projet Loi de finances 2026 :
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Baisse 30 % des prix pour hybrides rechargeables
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Exonération douanière et TVA réduite à 7 %
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Application étendue aux véhicules utilitaires et transports > 10 passagers
Statistiques 2025 :
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Hybrides : 2 032 ventes (vs 2 798 en 2024)
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Électriques : 0,7 % du marché
Frein principal : infrastructures de recharge publiques insuffisantes. Le gouvernement espère combler ce retard par des incitations fiscales pour les bornes.
5. Le « Musée roulant » : vétusté et coût caché
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50 % du parc auto tunisien > 15 ans
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66 % des ménages disposent de < 40 000 TND
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81 % se tournent vers l’occasion
Impact économique :
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Augmentation des importations de pièces détachées
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Pression sur la balance commerciale et gaspillage de devises
« L’entretien de véhicules hors d’âge coûte des devises que nous devrions investir dans des besoins vitaux. » — Ibrahim Dabbache, président Chambre nationale des concessionnaires.
Trois leçons à retenir
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L’État, premier bénéficiaire : la fiscalité pèse plus que les marges commerciales.
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Segment populaire : dernier moteur de croissance pour le marché neuf, prix entre 29 000 et 35 000 TND.
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Incertitude législative : hybrides et voiture prix d’usine restent suspendus aux arbitrages constitutionnels et budgétaires.
Perspective :
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La Tunisie doit choisir : continuer à traiter la voiture comme un luxe ou la considérer comme une infrastructure essentielle pour le développement économique et social.