Karim Beguir : Construire une multinationale de l’IA depuis Tunis

Karim Beguir : Construire une multinationale de l’IA depuis Tunis

Karim Beguir : Construire une multinationale de l’IA depuis Tunis

Le soir où tout pouvait s’arrêter

En 2014, à Tunis, Karim Beguir prend une décision qui ne ressemble pas à un calcul rationnel. Il quitte une trajectoire confortable dans la finance internationale pour fonder une startup d’intelligence artificielle dans un pays où le capital-risque est quasi inexistant et où le mot “deep tech” ne parle à presque personne. Sur la table : deux ordinateurs, environ 2 000 dollars de capital initial, et une conviction difficile à expliquer autour de lui.

Il a 38 ans. Il sait lire un bilan, modéliser un risque, anticiper un cycle économique. Il sait surtout que la probabilité d’échec est élevée. Ce soir-là, la vraie question n’est pas de savoir s’il réussira, mais combien de temps il pourra tenir avant que la pression financière, sociale et familiale ne rende le projet intenable. Fonder InstaDeep en Tunisie n’a rien d’un coup médiatique. C’est un pari froid, presque inconfortable.

Tataouine, discipline et obsession des systèmes

Karim Beguir est né en 1976 à Tataouine. Un environnement loin des centres de pouvoir économique, où la stabilité professionnelle prime sur l’audace. Son père est fonctionnaire, sa mère enseignante. À la maison, on parle d’effort, d’études, de sécurité. Pas de startups, pas de levées de fonds.

Très tôt, il développe un goût pour les mathématiques et les systèmes complexes. Ce qui l’attire, ce ne sont pas les effets d’annonce, mais la logique derrière les mécanismes. Il quitte la Tunisie pour intégrer École polytechnique (promotion X 1997), puis poursuit à l’ENSAE avant d’obtenir un master à Université de New York. Cette double culture — mathématique et économique — devient son avantage distinctif.

À New York et Londres, il travaille dans l’ingénierie financière. Il apprend à manier des modèles abstraits qui ont des conséquences très concrètes. Il comprend que la technologie seule ne suffit pas : sans modèle économique solide, elle reste un prototype. Cette lucidité l’accompagnera dans l’aventure entrepreneuriale.

2016 : le choix qui change l’échelle

Les premières années d’InstaDeep sont fragiles. Peu de clients, peu de financement local, une incompréhension générale du positionnement. L’entreprise ne fait pas des applications “grand public”. Elle développe de l’IA décisionnelle : des systèmes capables d’optimiser des chaînes logistiques, d’améliorer des processus industriels, d’aider à prendre des décisions complexes.

En 2016, l’entreprise est à la croisée des chemins. Rester une structure locale de conseil technologique ou viser l’international avec un produit deep tech ambitieux. Lever des fonds en Tunisie pour une technologie de pointe relève presque de l’utopie. Les refus s’accumulent. Les investisseurs hésitent. Le marché local est trop étroit.

Karim choisit de sortir du cadre. Concours internationaux, accélérateurs, partenariats stratégiques. Il expose son équipe à la concurrence mondiale. Ce choix augmente le risque, mais il change la trajectoire. InstaDeep ne sera pas une PME locale. Elle devient progressivement un acteur crédible dans l’écosystème mondial de l’IA.

Des chiffres qui racontent un parcours

Les montants impressionnent, mais ils prennent sens dans le contexte.

En 2022, InstaDeep lève 100 millions de dollars lors d’un tour de financement majeur. Pour une entreprise née à Tunis avec 2 000 dollars, l’écart est saisissant. Mais ce financement n’est pas un coup de chance : il vient après des années de démonstration technique, de projets livrés, de crédibilité construite.

Pendant la pandémie, l’entreprise collabore avec BioNTech sur un système d’alerte précoce capable d’identifier des variantes du COVID-19 avant leur détection par les réseaux classiques. L’IA n’est plus un concept abstrait : elle devient un outil stratégique de santé publique.

InstaDeep travaille aussi avec Google DeepMind et NVIDIA. Ces collaborations ne relèvent pas du symbolique. Elles signalent que l’entreprise joue désormais dans la même cour que les grands laboratoires technologiques.

En 2023, BioNTech rachète complètement InstaDeep pour un montant global estimé entre 600 et 700 millions de dollars, souvent cité autour de 682 millions. C’est l’une des plus importantes acquisitions deep tech liées au continent africain. Derrière ce chiffre, il y a neuf années de tension permanente.

Les zones grises du succès

Le récit public simplifie. La réalité est plus rugueuse.

Recruter des ingénieurs spécialisés en IA en Tunisie en 2014 n’est pas simple. Le vivier est limité. Beaucoup de talents envisagent l’émigration. Il faut convaincre, former, retenir. Certains projets pilotes échouent. D’autres ne trouvent pas de débouchés commerciaux. Les flux de trésorerie restent fragiles pendant plusieurs années.

Karim doit arbitrer en permanence : investir dans la recherche ou sécuriser des contrats court terme ? Accélérer la croissance ou préserver la viabilité financière ? La pression est double. Interne, parce qu’il porte la responsabilité des salaires. Externe, parce que l’écosystème local observe avec scepticisme.

Il y a aussi le poids symbolique. Réussir à l’international depuis la Tunisie expose. L’échec aurait été visible. Cette tension forge un style de gestion basé sur la rationalité plus que sur l’optimisme naïf.

Une méthode de décision structurée

Karim Beguir ne dirige pas par intuition pure. Il teste, mesure, ajuste. Son approche repose sur trois piliers : rigueur scientifique, lecture économique et partenariats stratégiques.

Il considère l’erreur comme une variable du système, pas comme une faute morale. Cela se traduit par une culture interne où l’expérimentation est encadrée, mais permise. Après l’acquisition, InstaDeep continue d’opérer comme filiale mondiale de BioNTech, avec des bureaux à Londres, Paris, Tunis, Lagos, Dubaï, Boston ou San Francisco. L’ancrage tunisien reste, mais l’horizon est global.

Ce positionnement hybride — local dans les racines, global dans l’exécution — n’est pas accidentel. Il reflète son propre parcours entre Tataouine, Paris, New York et Londres.

Un impact qui dépasse le bilan

L’effet InstaDeep ne se mesure pas seulement en valorisation.

À travers des partenariats avec des structures comme GOMYCODE, Karim soutient des programmes de formation visant à développer les compétences numériques et en intelligence artificielle chez des milliers de jeunes Tunisiens. L’objectif affiché est ambitieux : former jusqu’à 10 000 jeunes, notamment dans des régions comme Tataouine.

Dans un pays marqué par le chômage des diplômés et l’émigration, offrir une compétence exportable change la perspective. Il ne s’agit pas seulement de créer des emplois directs, mais de créer un effet d’entraînement. Montrer qu’une entreprise deep tech peut émerger de Tunisie modifie l’imaginaire collectif.

L’impact est aussi symbolique : déplacer le récit d’une économie basée sur les matières premières vers une économie fondée sur la connaissance.

Ce que révèle ce parcours sur l’écosystème tunisien

L’histoire d’InstaDeep met en lumière une tension structurelle. La Tunisie dispose de talents formés dans les meilleures institutions mondiales. Mais l’écosystème local reste fragile : financement limité, marché étroit, cadre réglementaire parfois lourd.

Le succès de Karim Beguir ne valide pas le système ; il démontre qu’il est possible de le contourner en partie par l’internationalisation rapide. Cela pose une question stratégique : comment transformer des réussites individuelles en dynamique collective ?

InstaDeep montre qu’un modèle basé sur l’innovation réelle — pas sur l’imitation ou l’opportunisme — peut aboutir à un succès global. Mais il souligne aussi la nécessité d’un environnement plus structuré pour multiplier ces trajectoires.

Karim Beguir n’a pas simplement créé une entreprise valorisée à plusieurs centaines de millions de dollars. Il a prouvé qu’un projet né avec deux ordinateurs à Tunis peut s’inscrire dans les chaînes de valeur technologiques mondiales. Dans un contexte entrepreneurial tunisien encore en construction, cette trajectoire agit comme un test grandeur nature : le talent est là. La question reste celle de l’écosystème capable de le soutenir.

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