La croissance tunisienne existe.
Mais elle ne touche pas tout le territoire.
Pendant que le littoral capte investissements, infrastructures et emplois, l’intérieur continue d’accumuler retard, chômage et exode.
Kasserine, Siliana, Tataouine : trois gouvernorats, un même constat : les inégalités régionales persistent malgré quinze ans de discours politiques sur le rééquilibrage.
Ce dossier analyse les inégalités de développement territorial en Tunisie, chiffres à l’appui, et pose la question centrale : que fait réellement l’État ?
Kasserine : chômage record et économie sous perfusion
Population : ~460 000 habitants
Taux de chômage (INS, 2023) : environ 24 % (contre ~15–16 % au niveau national)
Chômage chez les jeunes diplômés : plus de 35 %
Structure économique
- Agriculture pluviale dominante
- Faible tissu industriel
- Investissements privés limités
- Faible attractivité logistique
Indicateurs clés
- PIB par habitant estimé parmi les plus bas du pays
- Faible taux d’entreprises industrielles exportatrices
- Migration interne importante vers Sousse, Sfax, Tunis
Sur le terrain
Entrepreneurs locaux pointent :
- Difficulté d’accès au financement
- Manque de zones industrielles opérationnelles
- Lenteur administrative
- Insuffisance des infrastructures routières structurantes
Kasserine reste dépendante des transferts publics et des emplois administratifs. La dynamique d’investissement régional reste marginale.
Siliana : agriculture forte, industrialisation faible
Population : ~235 000 habitants
Chômage estimé (INS) : 18–20 %
Siliana produit céréales, lait et élevage. Mais la transformation locale est faible.
Problème structurel
- Peu d’unités agroalimentaires à forte valeur ajoutée
- Faible intégration aux chaînes d’exportation
- Zones industrielles sous-exploitées
Indicateur critique
Le taux d’investissement privé par habitant reste nettement inférieur aux gouvernorats côtiers comme Sfax ou Nabeul.
Conséquences
- Revenus agricoles volatils
- Emplois saisonniers
- Exode des jeunes qualifiés
Siliana illustre une faiblesse classique du développement territorial en Tunisie : production primaire sans industrialisation.
Tataouine : ressources énergétiques, pauvreté persistante
Population : ~150 000 habitants
Chômage estimé : environ 25 %
Tataouine concentre une part importante de la production pétrolière et gazière nationale. Pourtant :
- Faibles retombées locales
- Peu de PME industrielles
- Dépendance aux recrutements publics et aux sociétés sous-traitantes
Paradoxe énergétique
Les mouvements sociaux de 2017 (sit-in d’El Kamour) ont mis en lumière une demande claire : emploi local, fonds de développement régional, redistribution équitable.
Un fonds régional a été créé, mais son exécution reste partielle et lente selon plusieurs rapports parlementaires.
Tataouine illustre clairement la question centrale des inégalités régionales en Tunisie : ressources produites localement, richesse captée ailleurs.
Inégalités régionales en Tunisie : les chiffres globaux
Les données officielles (INS, ministère du Développement) montrent :
- Le littoral concentre plus de 70 % de l’investissement industriel privé
- Le Centre-Ouest et le Sud-Est reçoivent une part nettement inférieure
- Le chômage dépasse souvent 20 % dans plusieurs gouvernorats intérieurs
- Les infrastructures logistiques majeures (ports, autoroutes, zones export) sont majoritairement côtières
L’écart ne date pas d’hier. Il s’inscrit dans des décennies de centralisation économique.
Politique publique : que fait l’État ?
Outils existants
- Code d’investissement avec incitations régionales
- Zones de développement prioritaire
- Fonds de péréquation
- Programmes de microfinance
- Projets d’infrastructures annoncés régulièrement
Problèmes
- Lenteur d’exécution
- Manque de coordination
- Faible suivi d’impact
- Instabilité politique depuis 2011
- Contraintes budgétaires sévères
Le déficit budgétaire limite la capacité de l’État à investir massivement dans les infrastructures structurantes.
Investissement régional : le vrai levier
Sans investissement privé durable, le développement territorial reste théorique.
Pour Kasserine, Siliana et Tataouine, les priorités sont claires :
- Logistique (routes, connexion aux ports)
- Zones industrielles fonctionnelles
- Accès au financement pour les PME
- Transformation agroalimentaire
- Part locale dans les marchés publics énergétiques
Le développement régional ne doit pas dépendre uniquement de la fonction publique.
Ce que disent les acteurs locaux
Entrepreneurs et responsables régionaux évoquent :
- Manque de visibilité stratégique
- Décisions centralisées à Tunis
- Incitations fiscales insuffisantes face aux risques logistiques
- Fuite des compétences vers le littoral ou l’étranger
Le sentiment dominant : les régions intérieures ne demandent pas des subventions. Elles demandent des opportunités économiques concrètes.
La fracture territoriale reste ouverte
Les inégalités régionales en Tunisie ne sont pas un slogan politique. Elles se mesurent :
- En points de chômage
- En investissements perdus
- En entreprises non créées
- En jeunes qui partent
Kasserine, Siliana, Tataouine ne sont pas condamnées. Mais sans accélération réelle de l’investissement régional et une stratégie claire de développement territorial en Tunisie, l’écart continuera de se creuser.
La question n’est plus idéologique. Elle est économique.