La Tunisie connaît un rebond impressionnant du tourisme. Les arrivées et les réservations explosent, les hôtels affichent complet, et les recettes en devises progressent.
Mais une question simple reste posée : quelle part de cette richesse reste réellement dans l’économie locale ?
Derrière ces records potentiels se cachent toujours des failles structurelles : fuites de capitaux, emplois précaires, infrastructures saturées.
Chiffres du tourisme tunisien : base 2024–2025 et projections 2026
Sur la base des données officielles de 2024–2025, la Tunisie a enregistré :
- 10 millions de visiteurs en 2024, un niveau supérieur au pic historique de 2019.
- 7 milliards de dinars tunisiens de recettes touristiques (≈ 2 milliards d’euros).
- Environ 14 % du PIB tunisien (direct + indirect).
- Près de 400 000 emplois directs et indirects.
Sources : Banque Centrale de Tunisie, ONTT, rapports gouvernementaux 2024–2025.
Les tendances actuelles laissent penser qu’en 2026, le tourisme pourrait continuer à croître : hausse des réservations européennes, marché algérien stable, retour des vols charters.
Mais ces chiffres bruts ne racontent pas toute l’histoire.
Recettes touristiques : combien restera réellement en Tunisie ?
Les recettes affichées sont des recettes brutes en devises.
Le problème : une partie significative quitte le pays.
- Fuite de capitaux
- Chaînes hôtelières étrangères
- Tour-opérateurs européens
- Centrales de réservation internationales
- Importations alimentaires pour hôtels
Dans certains modèles « all inclusive », la valeur captée localement reste limitée.
Des études de la Banque mondiale estiment que, dans des économies touristiques comparables, 30 à 50 % des revenus peuvent être externalisés.
La Tunisie n’échappe pas à cette logique.
Emplois : volume élevé, valeur faible
Le tourisme crée de l’emploi, c’est indéniable.
Mais la qualité reste problématique.
Profil dominant :
- Contrats saisonniers
- Salaires proches du SMIG (salaire minimum légal tunisien)
- Faible protection sociale
- Peu de montée en compétences
Un salarié hôtelier peut travailler 6 à 8 mois par an. Le reste du temps : chômage partiel ou activité informelle.
Le secteur absorbe la main-d’œuvre, mais crée peu de capital humain durable.
Infrastructures : pression maximale, investissement minimal
L’afflux de touristes met en tension :
- Réseaux d’eau
- Assainissement
- Routes secondaires
- Aéroports régionaux
Certaines zones comme Djerba ou Hammamet fonctionnent à saturation en haute saison.
Le modèle repose encore largement sur le balnéaire à bas prix.
Peu d’investissements structurants sont réalisés dans :
- Tourisme culturel
- Tourisme médical
- Écotourisme intérieur
- Digitalisation des services
La dépendance au « volume » fragilise la rentabilité à long terme.
Le modèle économique tunisien : hérité des années 1970–1980
Le modèle actuel s’est structuré dans les années 1970–1980 :
- Incitations fiscales massives
- Zones touristiques côtières
- Priorité aux marchés européens
Résultat :
- Forte concentration géographique
- Marges compressées
- Dépendance aux tour-opérateurs étrangers
Chaque crise (2011, 2015, le Covid-19) a exposé cette fragilité.
Les projections pour 2026 montrent une progression en volume, mais la transformation du modèle reste limitée.
Où va réellement l’argent ?
Schéma simplifié :
- Le touriste paie son séjour en Europe.
- Le tour-opérateur capte une marge.
- L’hôtel règle ses fournisseurs, parfois importés.
- Les salaires versés restent bas.
- Les bénéfices peuvent être rapatriés.
La part qui irrigue réellement l’économie locale — PME, artisans, agriculture locale, transport indépendant — reste inférieure à son potentiel.
La valeur ajoutée interne est donc bien plus faible que le chiffre d’affaires affiché.
Scénarios pour 2026–2030 : trois options
Option 1 — Continuer le modèle volume
- Objectif : 12 à 13 millions de visiteurs
- Risque : pression environnementale accrue
- Rentabilité stagnante
Option 2 — Monter en gamme
- Réduction du nombre de visiteurs
- Augmentation du panier moyen
- Meilleure rétention de valeur
Option 3 — Diversification stratégique
- Tourisme saharien
- Tourisme médical
- Nomadisme digital
- Investissements dans infrastructures intelligentes
La vraie question du tourisme tunisien : croissance quantitative ou transformation structurelle ?
Record, oui. Transformation, pas encore.
Les projections pour 2026 montrent des chiffres solides.
Mais :
- Une partie significative des recettes fuit à l’étranger.
- L’emploi reste fragile.
- Les infrastructures sont sous-investies.
- La valeur ajoutée locale est sous-optimisée.
Le secteur apporte des devises et stabilise la balance courante.
Mais il ne restructure pas encore l’économie.
La vraie performance ne sera pas le nombre d’arrivées : ce sera la part de richesse réellement retenue en Tunisie.